D’où vient le mot « jazz » ?
Le mot « jazz » apparaît dans la presse américaine dès 1912, à propos d'une balle de baseball. Comment ce terme a-t-il fini par désigner une musique devenue célèbre dans le monde entier ?
Un nouveau récit que la musique ne raconte pas !
Ce que la musique ne raconte pas
Cet article appartient à la famille Genres et révolutions musicales.
Parce que derrière chaque note, il y a toute une histoire.
En 1917, un disque américain porte un nom qui nous paraît aujourd’hui étrange : Original Dixieland Jass Band.
Jass. Avec deux « s ».
Sur l’enregistrement, les instruments se répondent, les rythmes se bousculent et les mélodies semblent emprunter des chemins inattendus. Cette musique est en train de conquérir un public bien plus large que celui des salles où elle se joue.
Quelques années plus tard, tout le monde ou presque écrira jazz, avec deux « z ». On pourrait croire à une simple évolution orthographique, à un nom qui aurait changé de lettres en devenant célèbre.
Seulement voilà : le mot « jazz » s’écrivait déjà avec deux « z » cinq ans avant ce disque. Et sa plus ancienne apparition écrite connue ne concernait même pas la musique.
Elle parlait d’une balle de baseball.
En 1912, le jazz n’avait besoin ni de trompette ni de piano
Le 2 avril 1912, le Los Angeles Times publie un article consacré à Ben Henderson, lanceur des Portland Beavers, une équipe américaine de baseball.
Henderson annonce disposer d’un nouveau lancer. Sa balle, explique-t-il, oscille d’une manière inhabituelle et devient particulièrement difficile à frapper.
Il lui a donné un nom : la jazz ball.
Le journaliste reprend l’expression jusque dans le titre de son article : Ben’s Jazz Curve, que l’on pourrait traduire par « La balle à effet jazz de Ben ».

C’est l’une des plus anciennes utilisations écrites du mot que les chercheurs aient retrouvées.
Pas une partition. Pas une publicité pour un orchestre. Pas le nom d’une danse.
Une balle de baseball.
Et l’histoire devient encore plus curieuse dès le lendemain.
Le 3 avril, le même journal revient sur le fameux lancer de Henderson. Cette fois, le mot est écrit jass, avec deux « s ».
À vingt-quatre heures d’intervalle, dans un même quotidien, les deux orthographes qui allaient plus tard accompagner les débuts discographiques du jazz existaient déjà.
Autrement dit, l’explication selon laquelle jass aurait été le nom original de la musique, avant de devenir jazz, ne tient pas.
Les graphies ont coexisté dès les premières traces écrites connues du mot.
Pourquoi cette hésitation ? Probablement parce qu’il s’agissait d’un terme d’argot encore peu stabilisé, que les journalistes transcrivaient comme ils l’entendaient.
Mais que signifiait-il exactement ?
La balle de Henderson donne une première impression : quelque chose d’imprévisible, d’insaisissable, peut-être même d’un peu extravagant.
Cela ne constitue pourtant pas une définition suffisante. Car lorsque le mot réapparaît l’année suivante, il semble changer de visage presque d’un article à l’autre.
Un mot qui pouvait signifier tout… et presque son contraire
Mars 1913. Les San Francisco Seals, une autre équipe de baseball californienne, terminent leur préparation à Boyes Springs.
Le journaliste sportif E. T. « Scoop » Gleeson suit les joueurs pour le San Francisco Bulletin.
Le 3 mars, il utilise le mot jazz dans un article consacré à un jeune joueur dont on vantait les qualités. Mais cette fois, le terme semble plutôt désigner des propos exagérés, du battage ou des balivernes.
Trois jours plus tard, changement d’ambiance.
Le 6 mars, Gleeson annonce que les joueurs reviennent à San Francisco pleins de jazz.
Et comme ses lecteurs ne connaissent pas nécessairement cette expression, il prend le temps de l’expliquer.
Le jazz, c’est maintenant de l’énergie, de l’enthousiasme, du dynamisme. Une sorte de réserve d’entrain capable de transformer des joueurs ordinaires en compétiteurs particulièrement déterminés.
La différence est frappante.
D’un côté, le mot peut évoquer du vent, des paroles excessives. De l’autre, il désigne une vigueur bien réelle.
Le jazz n’est donc pas encore une étiquette précise. C’est un mot familier, expressif, dont le sens dépend largement de la situation.
Gleeson va contribuer à sa popularité en l’employant régulièrement.
Le 5 avril 1913, son confrère Ernest Hopkins lui consacre même un article entier dans le San Francisco Bulletin. Il présente ce terme comme un nouveau venu dans la langue et s’amuse des hésitations concernant son orthographe.
Le mot intrigue suffisamment pour mériter qu’on en parle dans un journal.
Mais quelque chose de plus important se produit au même moment, loin des seules pages sportives.
À Boyes Springs, les joueurs fréquentent aussi des musiciens.
Et cette rencontre va rapprocher le mot jazz de ce qu’il désignera bientôt dans le monde entier.
Une soirée musicale et une coïncidence trop belle pour être certaine
À Boyes Springs, l’orchestre d’Art Hickman participe aux soirées organisées autour du camp d’entraînement des Seals.
Hickman et ses musiciens jouent notamment une musique de danse entraînante, influencée par le ragtime.
Dans cette musique, les accents rythmiques ne tombent pas toujours aux endroits attendus. Cette manière de déplacer certains appuis, appelée syncope, peut donner au rythme une impression de rebond et de mouvement.
Le 24 mars 1913, Gleeson annonce dans son journal qu’une jazz party est prévue pour la fin du séjour des joueurs.

Voilà qui semble presque résoudre notre question.
Le mot signifie énergie. L’orchestre joue une musique énergique. Et les deux se retrouvent dans une même fête.
On imagine facilement comment le qualificatif aurait pu passer des joueurs aux musiciens.
Mais les archives imposent une distinction essentielle : une fête qualifiée de « jazz » n’est pas nécessairement une fête où l’on joue une musique déjà appelée « jazz ».
L’expression peut simplement vouloir dire « soirée pleine d’entrain ».
Aucun document connu ne permet d’affirmer qu’Art Hickman ou ses musiciens ont officiellement baptisé leur musique à cette occasion.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que le mot circule alors dans un milieu où se croisent sportifs, journalistes, danseurs et orchestres.
Une expression qui servait à décrire l’énergie d’une équipe pouvait désormais être appliquée à une soirée, à une ambiance ou, progressivement, à une manière de jouer.
Reste à savoir qui a franchi ce dernier pas.
Et c’est précisément là que les souvenirs des musiciens commencent à se contredire.
À Chicago, plusieurs musiciens voudront s’attribuer le nom
Bert Kelly est un joueur de banjo américain qui revendiquera plus tard un rôle décisif dans l’adoption du mot jazz.
Selon sa version, il aurait découvert cette expression en Californie, notamment auprès d’Art Hickman, avant de l’emporter à Chicago.
En 1957, il affirmera avoir utilisé ce nom pour son propre orchestre dès 1914.
L’explication paraît séduisante : un musicien rencontre un mot à la mode, le transporte dans une autre ville et lui donne un sens musical.
Mais un problème demeure.
Kelly raconte ces événements plusieurs décennies après les faits. Et les documents contemporains ne permettent pas de confirmer toutes ses affirmations, ni même d’établir avec certitude qu’il jouait dans l’orchestre d’Hickman.
D’autres musiciens, notamment le tromboniste Tom Brown, revendiqueront eux aussi un rôle dans l’apparition des premiers jazz bands.
Chacun possède sa version de l’histoire.
Or, les souvenirs racontés longtemps après un événement ne pèsent pas autant que les journaux publiés au moment où il s’est déroulé.
C’est justement un journal de Chicago qui nous apporte une information décisive.
Le 11 juillet 1915, le Chicago Daily Tribune publie un article intitulé Blues Is Jazz and Jazz Is Blues.
Cette fois, le mot n’est plus simplement associé à l’énergie d’un sportif ou à l’ambiance d’une fête.
Il désigne clairement une pratique musicale.
Le journaliste raconte l’engouement pour une manière nouvelle de jouer et de danser, étroitement associée au blues. Le terme jazz sert notamment à décrire ce que les interprètes ajoutent à la musique pour lui donner un caractère particulier.
Nous ne sommes pas encore devant une définition parfaitement fixée du jazz tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Mais le changement est devenu visible.
Un mot qui circulait dans l’argot sportif est désormais employé pour parler de musique.
Et ce passage révèle un autre paradoxe : le nom apparaît dans les journaux alors que la musique qu’il finira par désigner existe déjà depuis plusieurs années.
La musique avait commencé son histoire avant de recevoir son nom
Il serait tentant de raconter que le jazz est né lorsqu’un orchestre a décidé de s’appeler ainsi.
Ce serait confondre deux histoires.
À La Nouvelle-Orléans, des musiciens afro-américains avaient déjà développé des pratiques musicales originales à partir de plusieurs traditions, notamment le blues, le ragtime et les musiques de fanfare.
Ces pratiques mêlaient des rythmes particuliers, des manières expressives de jouer et une place importante accordée à l’improvisation : la possibilité, pour un musicien, d’inventer ou de modifier des phrases musicales pendant qu’il joue.
Des figures comme Buddy Bolden, puis Freddie Keppard et Joe Oliver, ont participé à cette évolution.

Il ne s’agissait pas d’une invention survenue en un seul jour, ni de l’œuvre d’un créateur unique.
Cette musique avait une histoire avant de posséder un nom largement reconnu.
Les premiers emplois écrits de jazz comme terme musical, retrouvés notamment à Chicago, ne prouvent donc pas que le genre y est né.
Ils témoignent plutôt du moment où une musique déjà en développement commence à recevoir, dans certains milieux, une nouvelle appellation.
Et cette différence deviendra particulièrement importante en 1917.
Car le premier disque commercial de jazz généralement reconnu ne sera pas enregistré par les musiciens afro-américains qui avaient contribué à faire naître cette tradition.
En 1917, le disque rend le nom célèbre… et brouille l’histoire
Le 26 février 1917, cinq musiciens blancs originaires de La Nouvelle-Orléans enregistrent à New York deux morceaux pour la maison Victor.
Le groupe s’appelle Original Dixieland Jass Band.

Parmi les titres enregistrés figure Livery Stable Blues.
Le disque est diffusé au printemps de la même année et rencontre un succès considérable. Il est généralement reconnu comme le premier disque de jazz commercialisé.
Pour de nombreux auditeurs, cette musique devient alors accessible sans qu’il soit nécessaire d’assister à un concert.
Mais le succès du disque ne doit pas être confondu avec la naissance de la musique.
Les membres de l’Original Dixieland Jass Band n’ont pas inventé le jazz. Certains revendiqueront pourtant cette paternité par la suite.
Leur enregistrement occupe une place historique majeure dans sa diffusion, tout en donnant une visibilité particulière à des musiciens blancs dans une tradition largement façonnée par des musiciens noirs américains.
L’industrie du disque rend ainsi le nom célèbre auprès d’un public nouveau, sans raconter à elle seule toute l’histoire de ceux qui ont créé cette musique.
Un autre détail mérite l’attention.
Dans sa publicité de 1917, Victor mentionne plusieurs orthographes possibles du nouveau mot : jass, jas, jaz et jazz.
La maison de disques présente déjà le phénomène musical, mais elle n’emploie pas encore une graphie unique.
D’ailleurs, nous savons maintenant que cette hésitation ne date pas de 1917.
Elle existait dès le fameux lancer de Ben Henderson, en avril 1912.
La boucle semble bouclée.
Sauf que nous avons seulement retrouvé comment le nom est devenu musical. Nous n’avons toujours pas expliqué d’où venait ce mot étrange avant de se retrouver sur un terrain de baseball.
Et pour cela, il faut remonter beaucoup plus loin.
En 1860, un autre mot possédait déjà cette énergie
Bien avant les premiers disques, avant les orchestres de Chicago et même avant les articles sportifs de Californie, l’argot américain connaissait une expression aujourd’hui presque oubliée : jasm.
On la retrouve notamment dans un roman américain publié en 1860, Miss Gilbert’s Career, de Josiah Gilbert Holland.

Le mot évoque une forme d’énergie débordante, de vitalité, d’entrain.
Cette signification rappelle immédiatement les explications données par Gleeson en 1913.
La ressemblance n’est pas seulement sonore : les deux termes possèdent aussi des sens très proches.
C’est pourquoi plusieurs spécialistes de l’étymologie considèrent jasm comme l’un des ancêtres les plus plausibles de jazz. D’autres formes apparentées, notamment jazzum et jassum, permettent également de comprendre comment le mot aurait pu évoluer.
Mais il manque encore quelque chose pour transformer cette hypothèse en certitude.
Nous ne possédons pas une chaîne documentaire complète permettant de suivre chaque transformation, depuis ces anciens mots d’argot jusqu’au jazz du baseball.
D’autres explications ont été proposées.
Certains ont imaginé une origine française, à partir du verbe jaser, « bavarder ». D’autres ont relié le terme au jasmin des maisons closes de La Nouvelle-Orléans ou à des surnoms de musiciens.
Ces récits ont parfois été abondamment répétés. Pourtant, aucun ne bénéficie d’une démonstration historique aussi convaincante que les rapprochements avec l’ancien argot américain de l’énergie.
Il existe également des mots apparentés qui ont acquis des significations sexuelles. Cette parenté linguistique ne suffit cependant pas à conclure que le nom de la musique proviendrait directement d’une expression sexuelle.
L’origine exacte du mot « jazz » reste donc incertaine. Mais son parcours devient beaucoup plus clair.
Un ancien vocabulaire de la vitalité fournit une origine probable. Le monde du baseball californien en conserve les premières attestations écrites connues. Les journalistes popularisent le terme. Les milieux de la danse et des orchestres l’adoptent progressivement. Puis les disques contribuent à diffuser le nom bien au-delà de son environnement initial.
Personne n’a laissé de document permettant d’identifier avec certitude celui qui, le premier, a prononcé le mot jazz pour désigner cette musique.
Et peut-être n’y a-t-il jamais eu de baptême unique.
Car les mots, comme les musiques, peuvent se transformer en passant d’une personne à une autre, d’une ville à une autre, d’un usage à un autre.
Ce qui est particulièrement remarquable, c’est que le terme a conservé quelque chose de son ancienne signification. Aujourd’hui encore, dire d’une musique qu’elle est jazzy, c’est souvent évoquer une certaine liberté, une énergie ou une manière inattendue de faire vivre le rythme.
Le jazz n’a donc pas simplement reçu un nom : il a hérité d’un mot qui exprimait déjà l’élan bien avant de désigner une musique.
Mais son aventure ne s’est pas arrêtée aux disques.
Quelques années plus tard, il suffirait de tourner un bouton sur une boîte installée dans un salon pour entendre des chansons jouées à des centaines, parfois des milliers de kilomètres. Et cette fois, ce n’est pas seulement la manière d’écouter qui allait changer, mais aussi celle dont certaines chansons deviendraient célèbres.
Mais ceci est une autre histoire.


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